Symposium « Ensemble pour la santé »: Cameroun

Ensemble pour le développement, ensemble pour la santé

Von Beat Stoll & Thomas Wendieuwo / ISPM Genf

Les projets de développement initiés et gérés par le Comité de Développement du village de Badoumven, Cameroun, sont des exemples impressionnants de ce qui est possible dans le domaine des initiatives de base avec de structures autodéterminées.


Thomas, qu’est-ce que Badoumven?

Badoumven, c’est un village comme tous les autres, mais à mieux comprendre ces caractéristiques, parlons-en de son histoire et de sa situation. Ce petit village de l’Ouest Cameroun est né d’un fait inédit dans cette région du pays. Le valet d’un chef supérieur détrône celui-ci et le remplace. Le chef supérieur du groupement Banka, Madjeu, engage un brave chasseur et guerrier d’origine Bamoun (Kouahom) à ses services et lui confie l’encadrement de sa progéniture.

Ce dernier ne laissait grandir que les filles de la chefferie et tuait les garçons en leur clouant une épine de dattier dans leur fontanelle (donc dans le crâne) prétextant leur donner ainsi sa puissance. Et de son côté à lui, ses fils prospéraient très bien.

Lors des festivités marquant son affranchissement, c’est-à-dire quitter la classe des serviteurs pour celle des dignitaires de la communauté, il fait précipiter le chef dans un grand trou creusé préalablement et recouvert par des tissus traditionnels (Dido [ndgindo]). Menacé ainsi de mort, le chef lui remet tous les attributs royaux – bague, bracelet rouge, canne et chapeau blindés.

Le chef ainsi détrôné s’enfuit et va s’installer dans une zone reculée et encore inhabitée, d’où le nom „Badoumven“ („Ba“ pour signifier „le peuple de…“ et „Doumven“ „sur les herbes“) et ils fondent ainsi une petite et nouvelles dynastie et lui donnent le nom de „Tukam“ („la cause de querelle“). Cette nouvelle dynastie doit vivre indépendamment des autres villages dans les alentours, tous appartenant au groupement Banka, d’où peut-être leur sens d’organisation, de dynamise et de solidarité.

Ceci s’est passé il y a bien deux siècles. Un petit village rebelle contre le grand frère. Aujourd’hui, on se trouve donc toujours en zone rurale du plateau Bamiléké, Ouest Cameroun. Qui sont aujourd’hui les habitants de Badoumven et de quoi vivent-ils?

Les habitants de Badoumven vivent dans un village constitué de différentes collines s’élevant à plus de 1'700 m d’altitude, couvrant une superficie de 10 km2.

Cette population est composée de deux grandes souches: Celle du chef déchu („Leutcheu“ [Leuntcheu]) et celle du nouveau chef („Leukeu“). La population est estimée actuellement à environ 1000 personnes vivant localement et à environ 3000 personnes vivant hors du village, pour la plupart dans les villes plus ou moins proches dont seulement une infime partie se soucie du sort du village.

Cette population locale vit essentiellement de l’agriculture et de l’élevage fait à l’échelon artisanal: culture vivrière par les femmes (makabo, patate, haricots, igname, manioc,…) et l’élevage de chèvres, mouton, porc, volaille par les hommes. Ils pratiquent aussi la culture semi-industrielle du café, en crise depuis bien 10 ans.

Si j’ai bien compris, la population locale vit modestement, l’argent est une denrée rare. Mais comment faites-vous donc pour donner de l’impulsion à vos divers projets de développement?

Au sein du village fonctionne depuis 1976 un comité de développement, légalisé depuis 1979. Il a pour but de promouvoir la vie en communauté au sein du village et l’amélioration de la qualité de vie des habitants. Ce comité regroupe tous les hommes et femmes vivant localement au village, mais aussi les originaires qui vivent à l’extérieur et les bienfaiteurs.

Ce comité tient son congrès, sa réunion générale, une fois l’an où les suggestions et les propositions de la population sont recueillies puis élucidées par le groupe technique du comité pour les transformer ensuite en projets.

Son fonctionnement est assuré par un bureau exécutif, dont les membres issus de la population locale sont élus démocratiquement lors du congrès et en fonction de leur disponibilité et de leur compétence. Ce bureau exécutif coordonne les actions des différentes cellules du comité (cellule de gestion d’eau potable, cellule de vigilance, etc.). Les membres de ces différentes cellules sont par ailleurs aussi élus lors du congrès.

Le statut du comité prévoit une modeste cotisation mensuelle à tous les membres soucieux du développement: Pour la population locale hommes 500 CFA (correspondant à environ 1.20 CHF), pour les femmes 250 CFA. pour les gens vivant à l’extérieur du village, hommes 1000 CFA et femmes 300 CFA.

Cette argent est collecté dans les différents centres où vivent les Badoumven et versé dans un compte bancaire. Cette cotisation pour le développement étant volontaire, il est toujours très difficile d’encaisser la somme escomptée. Les projets s’adaptent en fonction.

Dès que chaque projet est réalisé, la cellule correspondante au sein du comité veille à sa pérennité et à sa survie.

Par quel projet avez-vous donc commencé en fin des années 70?

Là où la route passe, le développement suit! Le premier projet était consacré au désenclavement du village, situé environ de quelque kilomètres de Bafang, la ville la plus proche, et de trois kilomètres de l’axe routier Bafang - Bafoussam, chef-lieu de la province.

La piste a été réalisée par investissement humain, par les mains des villageois, soutenues par divers dons des gens à l’extérieurs, pour motiver l’avancement des travaux qui ont duré des années!

Ce réseau relie actuellement les différents quartiers, situé parfois sur différentes collines, qui constituent notre village. Ce réseau est entretenu continuellement par la cellule „entretien routier“ qui parfois réussit même une participation ponctuelle de l’Etat lorsqu’il s’agit de racler une ou l’autre piste.

Le deuxième projet, quand même une vingtaine d’années plus tard, concerne l’établissement d’une école primaire au village. La réalisation de ce projet a permis de remédier au faible taux de scolarité dû à des longues distances que les enfants du village devaient parcourir jusqu’à la prochaine école.

Enfin, le projet a abouti par la création d’une association de parents d’élèves, qui joue un rôle très important pour le bon fonctionnement de l’école: l’établissement de six niveaux scolaires comptent trois enseignants pris en charge par l’Etat. Les trois autres sont engagés par cette association.

A combien estimes-tu le taux de scolarité avant le projet et aujourd’hui? Que reste-il à faire dans ce domaine?

Avant le projet, on comptait au bout des doigts le nombre d’enfant qui allaient à l’école. Actuellement, ce taux est estimé à 50 à 60%.

Malgré les efforts consentis, l’école reste pour nous un projet prioritaire. Pour les 40% qui ne fréquentent pas encore, le comité de développement ne cesse de motiver les familles concernées. Les obstacles ne sont pas seulement d’ordre financier – chaque enfant doit en effet payer 2000 CFA par an pour couvrir les frais de l’école - mais aussi culturelle. Le but à atteindre est un taux de 80%.

Par ailleurs, nous avons instauré depuis trois ans environs une école maternelle qui peut également contribuer à augmenter le taux de scolarité.

Le troisième projet est consacré à l’électrification du village, faite étrange au premier regard, mais expliques-nous pourquoi

En effet, comme troisième projet, nous avons pensé à l’amélioration de la qualité d’eau via la construction d’une adduction. Vu le relief accidenté du village et le point d’eau situé au bas fond, seul un système de pompage pourrait permettre l’alimentation d’un réseau de bornes avec de l’eau potable. Voilà pourquoi l’électrification a précédé le projet capital concernant l’eau potable qui a pourtant été réalisé aussitôt.

Ce système de pompage a donné satisfaction jusqu’au moment où l’Etat du Cameroun sous pression de la Banque Mondiale privatise une partie du service public avec par la suite un renchérissement massif de l’électricité. Quelles ont été les conséquences pour votre réseau en eau potable?

En effet, le montant à consacrer au payement de la facture de l’électricité commence à étouffer les possibilités du comité de développement avec le risque de bloquer tout autre projet.

Par moment, nous avons même recouru à un rationnement de l’eau exposant ainsi les gens à des anciens risques liés à l’utilisation de l’eau provenant de sources inappropriées. En 2002, le projet d’un nouveau captage d’une source éloignée nous semble une solution du problème permettant une adduction fonctionnant par gravité pouvant couvrir les besoins d’au moins deux tiers du village.

La cellule « eau » du comité de développement se met à la recherche de partenaires tant pour les aspects techniques que financiers d’une si longue adduction d’eau, trouvés en Helvetas et en un bailleur de fonds suisse. La réalisation du projet s’est faite entièrement par les mains des Badoumven et déjà une année plus tard, le résultat est réjouissant, le réseau fonctionne bien.

Une petite enquête épidémiologique a même pu démontrer la faible incidence de problèmes de santé liés à l’eau, bien inférieure à la moyenne au Cameroun. Enfin, la charge financière enlevée, le comité peut donc continuer à promouvoir le développement par la création d’un petit centre de santé.

Parlons donc de ce dernier né de vos projets – celui de la santé. Où en êtes-vous?

Au dernier congrès en 2004, la population a émis le vœux de la création d’un centre de santé au village pour pallier aux multiples problèmes lié à l’absence d’un lieu de soins.

Quels sont donc ces problèmes exprimés par la population?

Bon, c’est une liste assez longue: Le suivi des grossesses, les accouchements simples, les soins des maladies chroniques et aiguës telles les plaies, blessures et parfois morsures de serpents. Le rapprochement de la population aux activités préventives: la vaccination – pour faire vacciner les enfants, ils doivent parcourir des kilomètres.

Le système sanitaire camerounais est construit sur le principe de la santé au niveau du district (petit hôpital, centres de santé). Alors, à Badoumven, est-il prévu d’instaurer un centre de santé?

La politique sanitaire du pays prévoit la santé pour tous. Vu de l’éloignement de six kilomètres jusqu’au prochain poste de santé, le comité de développement voudrait ainsi accorder cette possibilité d’accès aux soins pour les habitants de notre village. Tel que les autres projets réalisés, prenons l’exemple de l’école, nous faisons le premier pas et nous espérons que l’Etat viendra ensuite à l’aide.

Pour répondre à la demande de la population et en accord avec les priorités sanitaires du pays de diminuer la mortalité maternelle et optimiser la couverture vaccinale, ce centre va certainement contribuer à ces buts.

Enfin, ce centre va également contribuer à la lutte contre les trois grandes endémies, le paludisme, la tuberculose et le sida.

Comment pensez-vous réaliser ce projet?

La réalisation du projet s’étend sur trois plans: construction d’un bâtiment; formation du personnel (professionnels de la santé, éventuellement des bénévoles pour certaines tâches); équipement technique qui répond aux exigences et réalités locales. Le comité étudie également la question difficile de l’évacuation des patients dans l’hôpital en ville.

Une telle activité signifie bien évidemment l’apport des moyens financiers. Comment avez-vous prévu cela?

Bon, d’abord il y a l’apport de la communauté pour ce qui concerne l’investissement de base. Ensuite, et nous ne sommes pas encore déterminés sur tous les détails, mais nous pensons que les patients vont devoir contribuer aux frais des prestations.

On réfléchit aussi sur l’appui par un bailleur de fond extérieur en ce qui concerne la formation et l’apport du matériel technique approprié.

Ce projet d’un centre de santé est sans doute le plus ambitieux que vous avez réalisé jusqu’à présent. Selon vous, quels sont les erreurs à éviter?

À un certain moment, ce centre pourrait coûter trop cher pour la communauté, les gens n’arrivant pas à payer les prix demandés. C’est une des raisons pour laquelle le centre devrait également servir les personnes des villages voisins de Badoumven ce qui – et on l’espère au moins – va contribuer à arrondir les recettes.

Quant au risque d’une gestion malsaine: à l’instar des autres projets, il y a toujours une cellule au sein du comité qui fait la gestion de chaque réalisation, comme, par exemple, la cellule de gestion pour l’adduction d’eau potable. La gestion est donc effectué en dehors des gens du centre, elle est fait par des gens du village.

En ce qui regarde la question de la qualité des soins: notre intention est de travailler avec un personnel compétent selon les directives nationales de soins et d’acheter les médicaments à la centrale officielle de médicaments essentiels, gérée par l’Etat.

Nous nous inspirerons en la matière des établissements similaires qui ont fait leur preuves dans le district de Mfou, connu pour son succès dans les soins de santé primaire.

Avez-vous prévu de partager votre longue et riche expérience dans le développement avec d’autres communautés villageoises de votre région?

Le texte de nos statuts ne le prévoit pas, mais nous restons ouverts à qui voudra solliciter notre participation ou notre aide pourvu qui y est l’esprit de solidarité dans cette communauté et la volonté de l’autodétermination. La patience doit être de mise car l’essentiel est aussi de ne pas seulement créer des projets mais de les maintenir – chez nous, nous sommes à une expérience de presque 30 ans.

*Thomas Wendieuwo est infirmier et assistant de médecine interne à l’Hôpital Ad Lucem de Banka-Bafang. Issu de Badoumven, il est un membre engagé du comité de développement de Badoumven. Beat Stoll est médecin de santé publique à l’Institut de médecine sociale et préventive de l’Université de Genève. Après un séjour de plusieurs années à l’hôpital de Bafang, il continue à collaborer avec M. Wendieuwo, notamment dans des projets de santé communautaire comme ceux de Badoumven.