Confrères étrangers et culture médicale

Travailler comme médecin expatrié …en Suisse

Von Jean Martin

Nos confrères venant en Suisse aussi bien que les médecins helvétiques rencontrant de nouvelles cultures à l’étranger apportent une contribution humaine et un savoir médical riches. Un certain métissage de la société en général est incontournable et intéressant. Cela touche aussi la pratique médicale.

Dans la première partie de ma carrière, ma famille et moi avons passé huit ans outremer. Outre des études de santé publique aux Etats-Unis, il s’est agi de dix-huit mois dans un hôpital de l’Amazonie péruvienne, de deux ans avec l’OMS en Inde et dans les pays environnants, et de deux ans en Afrique tropicale, avec une base à Yaoundé. En général, nous avons trouvé ces contacts transculturels très intéressants, ils nous ont beaucoup apporté et nous ont marqués pour la suite.

Retour au pays, au Service de la santé publique du canton de Vaud, j’y ai œuvré durant un quart de siècle, dont 17 ans en tant que médecin cantonal, avec de nombreuses occasions de rencontres avec des médecins étrangers. Des contacts confraternels comme avec des compatriotes, lors de réunions professionnelles, scientifiques ou amicales; quelques affaires disciplinaires (sans qu’elles diffèrent de celles impliquant des praticiens suisses), des demandes administratives. Dans les années 1980, le Canton de Vaud a régularisé le statut d’un nombre relativement élevé de collègues qui pratiquaient depuis des années à titre transitoire, et avaient contribué de manière significative aux soins requis par la population vaudoise.

Quelle influence des médecins étrangers travaillant chez nous sur la culture médicale autochtone, quel est leur apport? D’abord, ainsi que je viens de l’évoquer - et comme tant de personnes venues d’ailleurs qui travaillent dans d’autres secteurs -, ils nous ont grandement rendu service, dans des positions pour lesquelles on ne trouvait pas de diplômés fédéraux. Cela a été le cas à l’époque pour assurer la médecine de premier recours dans des régions périphériques (on peut relever qu’on voit resurgir aujourd’hui de telles difficultés…); aussi pour des postes d’assistants et de praticiens en psychiatrie et pédopsychiatrie (où passablement de collègues sont originaires du Sud de l’Europe) et en anesthésiologie par exemple. Merci donc à eux.

Intégration, diversité, échanges

S’agissant de leur impact sur notre culture professionnelle: comme les études sociologiques de l’immigration l’ont bien montré au plan général, ils cherchent à s’intégrer et s’emploient à pratiquer comme leurs homologues du pays. Au plan technique mais aussi au plan des manières et des comportements. Des différences de sensibilité peuvent néanmoins persister, évidemment. Toutefois, dans ce qui suit, je n’entends en aucune manière généraliser.

Dans mon temps d’assistant dans les années 1960, je me souviens d’un collègue ibérique venu (c’était rare à l’époque) passer une année dans le même hôpital que moi. Il avait d’une part une facilité de contact, une chaleur, avec les patients comme avec les collègues, mais aussi un peu de désinvolture… Ainsi qu’un côté plus paternaliste, et «macho» (mais il y avait des médecins phallocrates parmi nos compatriotes aussi). Je ne me souviens pas à l’époque de confrères d’Allemagne mais nous avions des infirmières de ce pays, qui s’intégraient bien (peut-être un peu plus réservées, dans le genre «Herr Doktor, Sie…»). Plus tard, dans mon activité de médecin cantonal, j’ai remarqué un style plus «courtoisie orientale» (sur le chemin de l’Orient, mais relativement près de chez nous!) de collègues venus des Balkans par exemple: cela ne se fait guère de «rentrer dans le cadre», les désaccords ne s’expriment pas ouvertement.

On sait que les Suisses sont des gens sérieux voire ultra-sérieux - nous sommes vraiment spéciaux à cet égard. C’est dire que, en moyenne, je pense qu’on peut le dire sans qu’il s’agisse de discrimination, il y a un degré de «Gründlichkeit» perfectionniste moins marqué chez nos collègues étrangers, qui n’ont pas été cadrés dans leurs enfance et jeunesse par les règles du «propre en ordre» helvétique (mais il se peut que cette remarque soit typiquement celle d’un vieux dans la soixantaine, et que les jeunes Suisses ne s’y reconnaissent pas!). Un - possible - moindre rigorisme permet à nos collègues d’apporter une certaine décontraction joviale au labeur professionnel. Dans ce sens, je pense aussi aux extraordinaires rires des Africaines et des Africains, dans des circonstances plaisantes comme aussi devant les vicissitudes et contraintes (souvent graves) de la vie; je l’ai vécu en Afrique, mais ils prennent ce rire avec eux quand ils viennent chez nous. Rire qui a parfois une dimension thérapeutique, au moins au niveau de la vie en commun.

Dans ce qui précède - et qui a un côté pointilliste - certains aspects probablement correspondent à un trait culturel mais je ne prétends pas énoncer des règles. Encore une fois, mon expérience est que les similitudes d’attitudes et comportements, chez des collègues venus d’ailleurs, sont plus importantes que les différences.

Métissage: des bénéfices de natures diverses

Personnellement, j’ai souvent cité la formule «J’ai des racines, je m’en sers pour avancer». J’ai de fortes racines suisses et vaudoises mais souhaite une coexistence pacifique et conviviale dans le monde (en ce moment, on en est à vrai dire bien loin, tristement…). Notre société se métisse, cela est évident chaque jour un peu plus et je ne le déplore pas: le métissage est une facteur de résistance, de solidité. Au plan biologique mais aussi dans une certaine mesure culturellement. Pourquoi pas aussi au plan de la culture professionnelle médicale? Je pense que nos manières d’être en tant que médecins, en Suisse aujourd’hui, sont le plus souvent largement adéquates, avec l’évolution des vingt à trente dernières années qui a bien fait reconnaître l’autonomie du patient, devenu un partenaire dans la relation de soins. Mais je ne crains pas les influences venues d’ailleurs qui arrondiraient quelques angles et introduiraient une dose de tolérance, d’un «relativisme» de bon aloi, tempérant ce que notre sérieux a de rigide.

Last but not least

Nos confrères étrangers ont exercé une influence tout à fait utile, durant les trente dernières années, dans l’optique d’un dialogue adéquat, de bonne qualité communicationnelle, avec les malades. Quand j’étais médecin assistant, on parlait du «syndrome transalpin»: les Italiens étaient plus démonstratifs, plus sensibles à l’inconfort et la douleur, disait-on. On y voyait une marque de pusillanimité alors qu’il s’agit surtout de comportements attendus dans une culture donnée, devant l’adversité, le deuil ou la maladie, qui n’ont pas à être critiqués par principe. Aujourd’hui, chaque hôpital tient une liste de ses collaborateurs (médecins et autres, y compris dans les emplois subalternes), issus d’autres pays (pas rarement, plusieurs dizaines de pays). Ceci pas seulement pour des questions linguistiques (traduction, interprétariat), mais pour répondre aux besoins de sensibilité trans- ou interculturelle. Contribution d’importance que peuvent apporter des professionnels d’autres origines à de meilleurs soins.

*Jean Martin, PD, est ancien médecin cantonal vaudois. Contact: jean.martin@urbanet.ch. Texte publié déjà dans le Journal ASMAC (VSAO) 12/2005. Du même auteur: Dialoguer et prendre soin des personnes venues d’ailleurs – Situations et sensibilité interculturelles. In: Jean Martin, Dialoguer pour soigner – Les pratiques et les droits. Genève: Editions Médecine et Hygiène, 2001, p. 18-24. www.primary-care.ch/pdf/2001/2001-13/2001-13-108.PDF