Briser le cercle infernal

Santé mentale et violations des droits de l’homme

Von Philippe Chastonay & Emmanuel Kabengele Mpinga / ISPM Genf

Les progrès considérables de la génétique et des neurosciences font entrevoir des progrès thérapeutiques révolutionnaires dans le domaine des affections mentales et de troubles du comportement. À pathologie spécifique, il y aura des thérapies spécifiques et efficaces. Mais un contrôle global des déterminants et facteurs de risque de ces affections échappera sans doute à leur action.

Les conditions sociales et économiques, politiques et environnementales dans lesquelles naissent, vivent, travaillent et meurent des personnes atteintes de maladies mentales constituent des obstacles majeurs à la prévention, à l’accès aux soins ainsi qu’au suivi de la prise en charge. Et ces conditions de vie sont intimement liées aux respects des droits humains fondamentaux. Dès lors, une question clé surgit : Comment l’état des droits de l’homme au niveau individuel et communautaire détermine-t-il ou conditionne-t-il la santé mentale des individus et des communautés?

Une source de préoccupations

Considérée comme le fondement du bien-être individuel et collectif, la santé mentale est aujourd’hui plus qu’hier source de préoccupations pour de nombreuses raisons:

Son lien indissociable avec la santé physique : Ce lien limite les possibilités de réalisation d’un bien-être physique en présence de troubles mentaux qui altèrent les perceptions de la personne, troublent ou bloquent toute communication avec son environnement ou encore constituent des handicaps à une vie sociale digne.

Les taux de morbidité et de mortalité des troubles mentaux : Au niveau mondial, environ 450 millions des personnes souffrent des troubles mentaux et de comportement. Les affections mentales constituent cinq des dix principales causes d’incapacité. Elles représentent environ 12% de la charge mondiale de morbidité totale. Les troubles mentaux en augmentent risque de suicide qui figure parmi les trois premières causes de mortalité chez les jeunes de 15 à 34 ans tous pays confondus1. La prévalence des affections mentales varie en fonction du type d’affections, des populations concernées et des contextes sociaux, économiques et politiques. Citons quelques exemples : La dépression représente 14,3% des consultations de premier recours en Espagne2. En Afghanistan à l’époque des talibans, la dépression touchait 75% des femmes résidant dans les territoires sous contrôle des talibans contre 28% des femmes dans les territoires échappant à leur contrôle 2,3. Lors d’une enquête dans sept nations européennes 6% de personnes interrogées disaient souffrir d’anxiété4. Au Brésil une étude menée auprès des jeunes délinquants la situe à 57%5.

L’inexistence et les faiblesses des politiques nationales de santé mentale : Selon l’Organisation Mondiale de la Santé OMS 40% des pays n’ont pas de politiques de santé mentale et 30% n’ont pas de programme politique de santé mentale. Dans la majorité des pays, le budget de la santé mentale représente moins 1% des dépenses totales de santé. De plus les politiques existantes sont souvent inopérantes par manque de ressources soit dépassées dans leur législation, porteuses d’innombrables obstacles d’accès aux soins pour les malades et reproductrices des facteurs de risque et d’aggravation de troubles mentaux 19906.

Les coûts économiques et sociaux des soins : Selon l’OMS le coût annuel cumulé des troubles mentaux aux USA représentait 2,5% du PIB de ce pays en 19906. Les coûts des maladies mentales aux USA était de 147 milliards de USD en 1990 dont 31.5% pour l’anxiété, 22% pour la schizophrénie, 20.5% pour les troubles affectifs et 25.9% pour les autres affections mentales7.

En France, en 1999 la durée moyenne de séjour hospitalier pour épisodes de manie était de 32.4 jours et les coûts d’hospitalisation de 3 milliards d’euros8.

Une enquête de 2003 du Mental Health Charity en Grande Bretagne constate que 64% des Britanniques devaient pour des frais liés à un problème mental en moyenne 37£9.

Les affections et troubles mentaux représentent aussi un poids énorme pour les employeurs. Une étude états-unienne estime les coûts de perte de productivité chez ces travailleurs atteints de troubles mentaux à 1.366 USD par individu concerné10.

La stigmatisation dont souffrent les malades et les familles : Elle prend corps dans tous les secteurs de la vie sociale y compris dans celui de soins et s’exprime sous forme des discriminations négatives de reconnaissance à la dignité humaine et aux droits. Elle s’érige en obstacle à l’accès aux soins et à la demande d’aide aussi bien de la part des personnes qui souffrent que de leurs familles. Elle va jusqu’à entraîner des actes de suicide d’autre part11.

Notons aussi qu’entre 50 et 75% des personnes dépressives ou anxieuses ont la perception d’être stigmatisés à cause de leurs problèmes de santé12.

Enfin les violations des droits humains et les discriminations : Ces Violations dont les malades et les familles sont victimes régulièrement voire systématiquement aussi bien au plan civil, politique, économique que social sont en augmentation à travers le monde.

Un cercle infernal

Les préoccupations analysées ci-haut présentent une double relation toute aussi capitale :

L’état des droits de l’homme est un des déterminants de la santé mentale. Le non-respect et les atteintes aux droits fondamentaux des individus et des communautés perturbent leurs vies sociales et les rendent vulnérables à toutes sortes de maladies. Les effets des restructurations économiques avec les suppressions de postes de travail et les compressions continues des effectifs altèrent l’état de santé mentale des populations. Une abondante littérature a établi que le chômage est un facteur de risque puissant de l’altération et de l’aggravation de la santé. En effet, il entraîne la perte de revenus, limite la satisfaction des besoins primaires, limite l’accès aux soins, entraîne la perte de l’estime de soi et conduit à des perceptions négatives de l’accomplissement des responsabilités sociales: ceci à son tour affecte la santé physique et mentale de manière quasi obligatoire13, 14.

Les droits des personnes souffrant de maladies mentales sont constamment et systématiquement violés. Ces violations ont pour cadre la famille, l’école, l’entreprise, les structures de vie sociale et surtout les hôpitaux et autres lieux de soins. Les formes les plus courantes sont les psychiatrisations forcées, les actes délibérés de mauvais traitements, les négligences manifestes, les atteintes à la sphère privée, les rationnements et ou les refus de soins, les isolements, les incarcérations à vie. Les auteurs de ces actes agissent soit de manière individuelle, soit au nom et pour le compte des Etats. De par le monde, les données historiques et actuelles permettent de considérer qu’aucun Etat n’est à l’abri de ces pratiques. Les conditions dégradantes de vie dans les institutions comme les « granjas » et les « casas de protection » ont été rapportés en Amérique du sud15. Aux Etats-Unis le mouvement de désinstitutionalisation des malades psychiatriques n’a pas tenu compte de l’organisation des communautés pour la prise en charge de ces personnes ; et ce sont les prisons mal équipées et peu préparées qui sont devenues le point central du système de contrôle social des personnes atteintes des troubles mentaux16. En Europe, une analyse des rapports du Comité Européen pour la prévention de la Torture et autres peines et traitements inhumains et dégradants - 78 hôpitaux psychiatriques étudiés entre 1990-2001 - rapporte de nombreux dysfonctionnements graves : mauvais traitements délibérés des patients, les soins inadaptés et dangereux, isolement et les contentions inadéquates17. En Suisse, la stérilisation légale des malades mentaux, instituée par la loi du 3 septembre 1928 dans le Canton de Vaud en particulier, ainsi que la récente acceptation par le peuple Suisse de l’initiative populaire sur l’internement à vie pour les délinquants sexuels ou violents jugés très dangereux et non amendables du 8 février 2004 montrent à la fois la permanence et la continuité des atteintes aux droits des personnes souffrant des maladies mentales18, 19. De telles violations ont pour effets de fragiliser les processus de soins, exacerber les facteurs de risques et de renforcer d’autres causes de morbidité. Elles contribuent aussi à l’augmentation du nombre et de la gravité de troubles et d’affections mentales.

Briser le cercle : le rôle de l’éducation et de la recherche

Souvenons-nous que les troubles mentaux et de comportement constituent un poids énorme pour les individus et les familles concernées et une source de préoccupations pour les communautés et les Etats en charge de la santé de leurs populations.
L’état des droits humains est un déterminant de la santé mentale d’une part et que les violations des droits de personnes souffrant de maladies mentales aggravent leur état de santé, déclenche des troubles chez des proches et alimente le poids énorme de ces affections au sein de nos sociétés.

Le rapport de l’Organisation mondiale de la santé consacré à la santé mentale formule dix recommandations destinées à l’amélioration de la situation. Deux de ces recommandations portent sur l’éducation du grand public en l’informant de la fréquence des troubles mentaux, des possibilités de traitement, des chances de guérison et des droits des malades. La dernière recommandation insiste sur la nécessité de mener de travaux de recherche dans un vaste contexte international afin de comprendre les variations entre communautés et de se faire une idée plus précise des facteurs qui influent sur l’apparition, l’évolution et l’issue des troubles mentaux6.

*Emmanuel Kabengele Mpinga, et Philippe Chastonay, Institut de Médecine Sociale et Préventive, Faculté de Médecine, Université de Genève, contact : philippe.chastonay@imsp.unige.ch. Travail réalisé grâce au soutien du Réseau Universitaire International de Genève et du Forum de l’Université de la Société Académique de Genève.

Références

1. OMS : Projet politiques de santé mentale, Genève, 2001

2. Aragones E, Pinol JL, Lbadad A & al.: Prevalence and determinants of depressive disorders in primary care practice in Spain, Int J Psychiatry Med. 2004;34(1) :21-35

3. Amowitzll, Heisler M, Iacopino V: A population-based assessment of women’s mental health and attitudes towards human rights in Afghanistan, J Womens Health ( Larchmt) 2003, 12(6) : 577-87

4. Alonso J, Angermeyer MC, Bernert S & al.: Use of mental health services in Europe: results from the European Study of the Epidemiology of Mental Disorders (ESEMeD) project., Acta Psychiatr Scand Suppl. 2004;(420):47-54.

5. Andrade RC, Silva VA, Assumpcao Jr FB.: Preliminary data on the prevalence of psychiatric disorders in Brazilian male and female juvenile delinquents, Braz J Med Biol Res. 2004;37(8):1155-60

6. OMS : Santé mentale : Nouvelle conception, nouveaux espoirs, Rapport sur la Santé dans le Monde, Genève 2001.

7. Rice DP, Miller LS : Health economics and cost implications of anxiety and other mental disorders in the United States, Br J Psychiatry supll 1998(34):4-9

8. de Zelicourt M, Dardennes R, Verdoux & al.: Frequency of hospitalisations and inpatient care costs of manic episodes in patients with bipolar I disorder in France, Pharamacoeconomics, 2002; 21(15) :1081-90

9. Aguire GA: Mental health diseases are an economic burden on patients, says report. BMJ 2003;326:1234

10. Merciniak M, Lage MJ, Landbloom RP & al.: Medical and productivity costs of anxiety disorders: case control study. Depress Anxiety 2004;9(2):112-20

11. Halter MJ: Stigma and help seeking related to depression: a study of nursing students 2004 ; J Psychosoc Nurs Mental Health Serv 2004 ;42(2) :42-51

12. Patrick C, Thompson V, Lambert D & al.: Perceptions of Discrimination Among Persons with Serious Mental Illness. Psychiatric Services 2003; 54:1105-1110

13. Linn MW, Sandifer R, Stein S: Effects of unemployment on mental and physical health. Am J Public health 1985;75(5):502-6

14. Artrazcoz L, Benach J, Borrel C, Cortes I: Unemployment and mental health: understanding the interactions among gender, family roles, and social class, Am J Public health 2004; 94 (1):82-8

15. Mental Disability Rights International: Human Rights and Mental Health: Mexico. Report, Washington DC, 2000

16. Human Rights Watch: Ill-Equipped: US Prisons and Offenders with mental health, Report, New York, Washington, London, Brussels 1999

17. Niveau G: Preventing human rights abuses in psychiatric establishments: the work of the CPT. Eur Psychiatry, 2004;19(3):146-54

18. Gasser J, Heller G : Les débuts de la stérilisation légale des malades mentaux dans le Canton de Vaud, Institut universitaire d’histoire de la médecine et de la santé publique, Lausanne 1997.

19. Confédération Helvétique, votation n° 506, initiative populaire du 03.05.2000, www.admin.ch