Prévention du VIH/sida chez les adolescents et les jeunes du Pérou

Pour une vie sexuelle saine et épanouissante

Von Marie-Françoise Sprungli / Association Kallpa Genève

Après 12 ans de travail en prévention du sida avec les adolescents, Kallpa Perou s’est rendu compte qu’il n’est pas suffisant de parler du condom et de donner des informations appropriées pour que les adolescents puissent changer d’attitudes. Il est nécessaire de placer le thème de la sexualité comme une dimension essentielle de la vie de l’être humain.

Le Pérou est un pays de plus de 26 millions d’habitants dont un peu moins du tiers vit à Lima, la capitale. Bien que la pauvreté ait légèrement diminué durant ces cinq dernières années, 51,6% de la population se trouve toujours en situation de pauvreté ou d’extrême pauvreté. Alors que le sida n'y est pas encore une des principales causes de mortalité - les infections respiratoires aiguës restant en première place -, chaque année, le VIH cause plus de mille nouveau cas.

Le premier cas de sida a été répertorié en 1983 et aujourd’hui 18’059 cas sont officiellement déclarés, bien qu'on estime entre 40’000 et 120’000, les personnes vivant avec la maladie. Il est important de savoir que plus du 70% des cas se trouvent dans la capitale et que la principale voie de transmission est sexuelle (97%). 1% des infections sont dues à la transmission sanguine et 2% à la transmission de la mère à l’enfant. L'épidémie au Pérou touche principalement certaines populations comme les hommes qui ont des relations avec d’autres hommes, les travailleuses du sexe et les personnes privées de leur liberté. Cependant l’épidémie touche jour après jour une population plus pauvre, plus jeune et plus féminine. En effet, si, dans les années 90, nous avions 14 hommes infectés pour une femme, actuellement il existe trois hommes infectés pour une femme. La majorité des personnes qui vivent actuellement avec la maladie se sont infectées entre 16 et 24 ans.

Depuis 2004, au Pérou, environ 6’000 personnes vivant avec la maladie reçoivent la trithérapie, mais on estime que 3’000 autres devraient aussi la recevoir. Face à cette réalité, le Pérou parvient à affronter la maladie, aidé par le projet du Fonds Mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria. Il s’est ainsi créé une instance multisectorielle qui mène le combat contre le sida. Cet énorme effort de consensus et de planification entre l’Etat, la société civile, les organisations internationales et les personnes qui vivent avec la maladie devraient permettre une réponse articulée et efficace face au problème.

Les adolescents face au sida

Dans une étude réalisée par l'Université Péruvienne Cayetano Heredia et portant sur les connaissances du sida, des Maladies sexuellement transmissibles (MST) et des sources d’informations dont disposent les adolescents, on constate que la plupart d’entre eux (90%) ont entendu parler du sida et des MST, qu’ils reconnaissent l’utilisation du condom comme une forme de prévention, mais non le fait de ne pas avoir de relations sexuelles (1). Le mythe de penser que se laver après avoir fait l’amour suffit pour protéger des MST persiste. En outre, les adolescents restent confus sur l'existence ou non d'un vaccin contre le sida. Pour eux, les sources d’information quant à la maladie sont premièrement leurs professeurs, viennent ensuite leur mère et loin derrière leur père.

Entre 15 et 19 ans, 21% des filles et 41% des garçons ont eu des relations sexuelles. Si les filles ont leur première relation sexuelle avec la personne qu’elles aiment, chez les garçons, la réponse est beaucoup plus variée: la petite amie, une connaissance, un autre homme ou des travailleuses du sexe. Plus du 30% des adolescents disent que leur première relation est survenue à l'improviste et 3% disent avoir été victime d'un viol. Parmi ceux qui disent avoir eu des relations sexuelles dans les trois derniers mois, plus de 80% n’ont pas utilisé de condom, environ 20% rapportent avoir eu des relations sexuelles sous l’effet de l’alcool et 5% sous l’effet d’une drogue (marihuana, PBC ou extasis). Si 20% des garçons adolescents disent avoir eu des relations sexuelles sans jamais avoir utilisé un condom, ce chiffre est presque quadruplé chez les filles (74%).

Dans une autre enquête réalisée au Pérou parmi les jeunes de 18 à 29 ans concernant l’utilisation efficace du condom, 10% des femmes le mentionne avec leur partenaire fixe ou occasionnel. Pour les hommes, 16% le mentionne avec leur partenaire fixe, 24% avec une partenaire occasionnelle, 32% avec un partenaire du même sexe, et 45% avec des travailleuses du sexe.

Stratégies de prévention

Pour qu’une stratégie de prévention des MST et VIH dans l’adolescence soit efficace, elle doit intégrer tous les acteurs qui travaillent de près ou de loin avec les adolescents, et inclure:

  • des interventions éducatives avec des programmes réalisés à l’école
  • des programmes pour toucher les jeunes en dehors des écoles
  • des programmes qui cherchent à augmenter l’usage du condom en améliorant les capacités de négociations entre partenaires sur son utilisation et en assurant la distribution et l’accès aux populations qui en ont besoin
  • l’amélioration de la communication intrafamiliale: père – mère – adolescent

Kallpa est une ONG péruvienne, spécialisée dans la promotion de la santé, qui dispose d’une expérience de 16 ans de travail dans les bidonvilles de Lima, les espaces ruraux andins de Cusco et d'Ayacucho et la ville amazonienne d’Iquitos. Après 12 ans de travail en prévention du sida avec les adolescents, nous nous sommes rendus compte qu’il n’est pas suffisant de parler du condom ouvertement et de donner des informations appropriées pour que les adolescents puissent changer d’attitudes. Il est nécessaire de placer le thème de la sexualité comme une dimension essentielle de la vie de l’être humain où l’adolescent doit pouvoir trouver une satisfaction et non une frustration face à son contexte culturel et familial contraignant.

Nous parlons donc d’une vie sexuelle saine et épanouissante que nous pouvons présenter sous la forme suivante:

  • avoir une première relation sexuelle volontaire et de commun accord
  • avoir accès à de l’information objective et actualisée
  • utiliser les moyens de prévention des MST, VIH et sida et d’une grossesse non désirée
  • s’apropier de son corps: le plaisir
  • exprimer ses sensations, émotions, sentiments et besoins
  • participer dans des espaces de jeunes
    avoir à disposition des moyens économiques minimums

La somme de ces acquis devrait nous permettre d’obtenir une représentation effective dans la participation à la vie communautaire chez les adolescents et leur permettre d’exercer leurs droits.

Habiletés pour la vie et pour la citoyenneté

Nous proposons d’atteindre ces objectifs au moyen de deux approches. Tout d’abord un travail soutenu sur l’estime de soi et certaines habiletés pour la vie, comme la maîtrise des émotions, la communication assertives, la résolution des conflits, la négociation pour l’utilisation du condom et la prise de décision. Ensuite nous encourageons les habiletés des adolescents pour la citoyenneté, c’est-à-dire la participation, la gestion en groupe, la concertation entre jeunes et avec d’autres adultes, le lobbying politique et la vigilance sociale sur les thèmes liés aux besoins des jeunes et finalement développer leur créativité pour assurer l’accomplissement de leurs actions. Tout cela à partir de l’animation socioculturelle: théâtre, danse, musique, radio, etc.

Comme résultats de ces deux approches, nous devrions obtenir d’une part une sexualité responsable et un bon usage du préservatif et d’autre part des initiatives de citoyenneté chez les adolescents et les jeunes, c’est-à-dire la reconnaissance par les adultes du rôle social et politique que peuvent avoir les jeunes dans la vie communautaire.

Pour ce faire nous proposons deux espaces d’intervention: l’école et la communauté.

Dans l’école nous proposons:

  • La formation des enseignants, au moyen d’ateliers permanents de formation personnelle et d’actualisation liée aux thèmes de la sexualité et du sida.
  • L’intégration du cours d’éducation sexuelle et de prévention du VIH-sida dans le cursus scolaire, avec la création de matériel éducatif facilitant l’enseignement et permettant la continuité des actions.
  • Le développement de lieux d’écoute pour le conseil en sexualité et l’orientation professionnelle des élèves.
  • La participation des élèves dans les activités d’animation socioculturelle comme sont le ciné forum, les jeux, les foires, la Disco sida, etc.

Dans la communauté nous proposons:

  • La formation de groupes de jeunes en habiletés pour la vie, théâtre, gestion participative, etc.
  • Des interventions directes pour l’accès au condom: la création de personnages comme Super Condón et Segurichica, qui entrent dans les discothèques avec un show musical et des jeux sur l’utilisation du condom. La Disco sida: une tente qui ressemble à une discothèque ou les adolescents reçoivent de l’information sur la prévention des MST, VIH et sida et s’exercent à mettre un condom, ainsi comme à négocier face aux situations de pression. Des distributeurs de préservatifs dans les discothèques.
  • Des services de consultation médico-socio-psycho-culturelle pour adolescents: en province une camionnette qui se déplace de village en village avec des tentes pour offrir divers services, en ville une ligne d'orientation téléphonique pour répondre aux questions des adolescents dans l’anonymat.
  • Des campagnes de sensibilisation: Le «train de ta vie» (tren de tu vida), une campagne où entre 5’000 et 10’000 adolescents visitent, pendant cinq jours, les cinq stations du train électrique de Lima qui ont été aménagés par les jeunes des quartiers pour fournir de l’information sur la maladie. Ceci permet aux adolescents et aux jeunes de connaître leurs droits sexuels et reproductifs et de s’exprimer face à l’exercice de leurs droits et à la vigilance de ceux-ci. sidaRTA (sida, ART et Auto estime), une pièce de théâtre créée par les jeunes pour d’autres jeunes de la communauté où s’utilisent diverses techniques comme le clown, les marionnettes, le mime et la danse.
  • La formation de réseau pour renforcer le travail intergénérationnel, intersectoriel et multisectoriel, favoriser l’implication des jeunes et faire des actions d’ordre plus politique au travers du lobbying et de la vigilance sociale.

Voilà quelques exemples d’interventions réalisées par Kallpa et qui nous permettent de croire que la prévention du sida chez les adolescents est un thème de travail très important, qui doit être permanent et qui doit s’adapter continuellement aux besoins de la population cible. Il est essentiel de voir ces actions dans leur contexte le plus intégral possible, depuis le développement personnel jusqu’à la non-discrimination des groupes vulnérables.

L’adolescence est l’âge où l’on s’infecte le plus, il est donc nécessaire de s’occuper de ce groupe d’âge afin de les préparer à vivre une sexualité saine et satisfaisante.

*Marie-Françoise Sprungli est Présidente de l’association Kallpa-Pérou et responsable de projets au Pérou. Contact: msprungli@kallpa.org.pe ou à la page web www.kallpa.org.pe.

Note

1. Universidad Peruana Cayetano Heredia, «Estudio Diagnostico en Adolescentes en el Perú. Lima, Huancayo e Iquitos». 20/04/2005