La médecine traditionnelle chinoise

Un contrepoids prometteur pour l’approche scientifique occidentale

Von Jürg R. Eidenbenz / Medicus Mundi Schweiz

Vieille de deux mille à trois milles années, la médecine traditionnelle chinoise (MTC) reste une méthode efficace et populaire dans la Chine moderne. A Pékin, il y a un hôpital universitaire pratiquant la MTC, à coté d’un hôpital purement “occidental”. L’intégration des deux approches se fait plus facilement dans des hôpitaux secondaires et surtout dans les centres de santé ruraux, où il va de soi que les patients sont examinés selon les méthodes traditionnelles et occidentales et que les prescriptions contiennent à la fois une longue liste de préparations d’herbes, d’écorces, de racines et aussi de capsules composées de substances chimiques comme par exemple la pénicilline et les diurétiques. Les patients provenant des régions rurales demandent des remèdes traditionnelles, pas seulement pour guérir leurs maladies, mais surtout dans un but préventif, afin de rétablir un équilibre énergétique, pour éviter de tomber malade.

Lors de leur visite en Suisse, deux médecins chinois ont bien voulu se réunir à mon cabinet pour un entretien très intéressant. Le Professeur Ye Peigong enseigne à l’Académie de la Médecine Traditionnelle Chinoise à Pékin, disposant d’une expérience de plus de trente ans de pratique et de recherche de la médecine chinoise traditionnelle. Il est spécialement connu pour sa capacité de reconnaître les syndromes et les diagnostics, utilisant la palpation du pouls radial, pour le traitement des différentes maladies et spécialement de l’hépatite et de la cirrhose. Depuis vingt ans, il exerce le Qigong, utilise le Yi Jing, en ouvrant son champ d’application au diagnostic et au traitement, mais aussi au domaine de la sociologie, de l’économie, de l’informatique. Le Dr. Yu Youhua étudie les effets de la médecine chinoise traditionnelle. Il travaille à l’Institut de Théorie de Base de la Médecine Chinoise Traditionnelle à Pékin, où il utilise des techniques modernes de recherche.

Une très ancienne méthode garde sa valeur

Tout le monde sait que les remèdes chinois, à condition d’être préparés dans les bonnes proportions, ont moins d’effets secondaires que les médicaments chimiques, tout en étant très efficaces. Le Professeur Yu affirme savoir ainsi traiter les hépatites B de telle manière que pratiquement tous les cas (il parle de presque 100%) négativisent l’HbsAg. Et les médecins pieds-nus? Il y en a encore dans quelques provinces, mais la plupart d’entre eux ont été recyclés et travaillent dans d’autres systèmes actuellement. Même si les coûts occasionnés par la MTC sont comparativement modestes, la plupart des provinces souffrent de la précarité des moyens dans le secteur de santé.

Même si le vocabulaire chinois utilise des termes identiques, par exemple pour la désignation du coeur, du foie, de la rate, des reins, des poumons, le sens n’est jamais le même que celui qui nous est familier. Parlant du coeur, il ne s’agit jamais uniquement de l’organe-pompe dans sa loge thoracique, mais plutôt de la fonction de l’organe, de sa relation avec tous les systèmes. Les organes (Zang-Fu) sont liés entre eux par des canaux et des collatérales (méridiens), en contact interactif avec le monde externe. Yin et Yang jouent un rôle aussi important que les cinq éléments: bois, feu, terre, métal, eau, les mots clés représentant l’idée de l’univers. Ces éléments se trouvent dans le centre des concepts de l’ancienne philosophie chinoise, aussi bien qu’en médecine et dans la diététique.

Il s’agit toujours de rétablir un certain équilibre entre les éléments, à la recherche de l’homéostasie. La maladie est le résultat d’un déséquilibre entre les éléments (les fonctions), provoqué par un facteur pathogène exogène ou endogène. Si l’énergie interne est suffisante, elle peut compenser le déséquilibre par des mécanismes d’adaptation et ainsi empêcher la maladie de se développer.

La vue d’ensemble

La MTC utilise le procédé du syndrome plutôt que du diagnostic. Le syndrome est le résumé des symptômes et des observations récoltés grâce aux quatre techniques d’examen (inspection, auscultation, olfaction, interrogation-palpation), tenant compte d’emblée de la pathogénèse et de la pathophysiologie du cas. Des maladies tout à fait différentes peuvent provoquer le même syndrome, elles sont alors traitées de la même manière. La même maladie, par contre, peut s’exprimer par un syndrome spécifique chez un patient, et par une symptomatologie assez différente chez un autre, le traitement choisi doit alors également être différent dans les deux cas.

La MTC met l’accent sur la prophylaxie, en luttant contre les facteurs pathogéniques et en renforçant la résistance du corps et de l’esprit. Il faut apprendre à s’adapter harmonieusement aux changements du monde externe et interne et éviter les rapports sexuels démesurés et la consommation excessive d’alcool. La prévention secondaire passe par la protection des parties encore non affectées par la maladie, en renforçant leur état énergétique.

Une médecine avec un visage humain

Contrairement à la médecine occidentale, qui a souvent tendance à utiliser des techniques mettant en évidence les éléments cachés en profondeur (analyse sanguine, radiographie, échographie), la MTC rassemble toutes les informations récoltées à la surface, à l’extérieur, pour ainsi créer une mosaïque, avec tout le flou, toutes les imprécisions que cela comporte.

Si l’on a vu le Professeur Ye prendre le pouls radial et inspecter la langue du patient, prenant tout son temps et utilisant toute son empathie, on est fasciné par son approche et on réalise, combien il est important d’aiguiser tous ses sens humains. Je pense pourtant qu’on peut rester sceptique, car il n’est pas facile pour nous de progresser dans un concept qui nous paraît flou, mais, ayant tellement pris l’habitude de nous appuyer sur des investigations techniques, nous subissons une hypotrophie de nos capacités cognitives. En tout cas la MTC peut nous apprendre cet élément qui se perd dans notre monde technique: le réveil des sens dans l’observation de soi, de l’ensemble et de l’autre.

*Jürg Rolf Eidenbenz, Médecin généraliste à Vevey, membre du comité de direction de Médicus Mundi Suisse