Les frères noirs: pauvreté, migration et travail des enfants

Cette année en vacances, nous avons lu à nos filles «Les frères noirs», de Lisa Tetzner. De retour au travail, l'histoire du petit Giorgio, vendu au 19e siècle dans son Tessin natal pour être placé à Milan, ne me lâche pas.

Giorgio est un garçon d'une famille de petits paysans tessinois de la vallée de Verzasca. C'est un personnage attachant quand il pratique la pêche dans la rivière de la Verzasca, ou quand il sauve sa mère de la morsure d'un serpent venimeux alors qu'elle fauche un terrain pentu. Mais la misère est grande. Giorgio doit travailler au lieu d'apprendre à lire et à écrire. C'est cette réalité-là qui me vient à l'esprit en lisant le commentaire d'un économiste américain, publié dans le journal Lancet, sur le nouveau rapport du BIT concernant le travail des enfants. Au 21e siècle, la plupart des enfants travaillent dans de petites fermes: «Mais nous avons une vision romantique de ces exploitations familiales, car c'est là que se font les travaux les plus dangereux.»

Diverses circonstances malheureuses font que la famille de Giorgio perd une partie de ses moyens de subsistance. Comble de malheur, la mère de Giorgio se blesse grièvement. Il faut appeler un médecin. Mais pour le payer, la famille vendra le petit Giorgio à l'«homme à la cicatrice», qui place les jeunes garçons tessinois chez des maîtres ramoneurs de Milan.

Une nuit, Giorgio traversera donc le Lac Majeur à bord d'une barque, avec une vingtaine d'autres garçons ramoneurs. Le bateau se retrouve dans une tempête qui coûtera la vie à la plupart des enfants. Lund 1er août, 25 Africains sont morts étouffés sur un bateau de réfugiés en route pour Lampédouse.

A Milan, les conditions de vie et de travail de Giorgio et de ses «frères noirs» sont très dures. A pieds nus sur les routes hivernales, ils souffrent de malnutrition, sont battus et raillés. La suie qu'ils extraient des cheminées se colle dans leurs poumons. Giorgio perdra ainsi son ami Alfredo, probablement mort de tuberculose pulmonaire. Le BIT estime à 15% la part des enfants effectuant des travaux dangereux dans le Sud de l'Afrique. Le risque pour un enfant de tomber malade ou de mourir en raison du travail est nettement plus élevé que pour les adultes.

L'histoire de Giorgio se finira bien – grâce au courage des enfants et au scandale provoqué dans l'opinion publique tessinoise. Même si la place financière tessinoise actuelle a d'autres soucis qu'au 19e siècle, l'histoire de la pauvreté en Suisse ne devrait jamais être oubliée: la pauvreté comme cause de migration; les maladies et accidents qui aggravent la détresse; le travail des enfants qui pérennise l'état de sous-développement d'un pays – cette partie négligée de l'histoire suisse aiderait pourtant à mieux comprendre le monde d'aujourd'hui.

Martin Leschhorn Strebel Membre de la direction

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