Coronavirus : de l’espoir après la souffrance ?

L'agent de santé communautaire (à gauche) aide l'agent de santé au traçage des contacts lors de visites à domicile. Photo: © FAIRMED

 

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Vers un monde durable qui ne laissera personne de côté ?

En 2015, juste avant l’adoption de l’Agenda 2030 avec ses 17 objectifs de développement durable (ODD), Frances Stewart a soulevé une préoccupation majeure : « Les objectifs économiques et ceux du développement durable ne sont pas intégrés. Au contraire, ils restent bien distincts. Je crains que la croissance économique reste alors la priorité, ce qui aurait des conséquences terriblement néfastes sur le développement durable. » (Frances Stewart. 2015)

Le principe central des ODD, « Ne laisser personne de côté », ou dans sa forme extrême, « Servir en premier les plus vulnérables », est un but extrêmement noble, altruiste et ambitieux. Dans le domaine de la santé, cette démarche exige un changement radical par rapport à l’ancien objectif d’assurer la « santé pour tous » (ou plutôt, en réalité, la santé pour la plupart) pour se concentrer sur une priorité : garantir l’égalité des chances à tous les laissés-pour-compte, dans le cadre plus large de la couverture sanitaire universelle (CSU).

Les progrès en faveur de la CSU ne sont pas encore assez rapides dans le monde. Les frais de santé faramineux précipitent trop de gens dans la pauvreté. Les inégalités persistantes empêchent toujours les personnes défavorisées d’accéder à des conditions équitables de développement. Tout cela, nous le savions déjà plus ou moins. Mais ces analyses restaient peut-être cantonnées à des groupes d’experts et de plaidoyer, sans que le grand public, en dehors de la « conscience du monde », se soit approprié le message.

Mali. Photo: World Bank Photo Collection/flickr, CC BY-NC-ND 2.0

 

C’est alors qu’un « simple » virus apparaît à Wuhan, soumettant les systèmes de santé (entre autres) à un formidable test de résistance. Il fait le tour du monde en un éclair et met en lumière un certain nombre de faits :

  1. Face à ce type de pandémie, personne n’est à l’abri. Un virus qui se propage dans un pays touchera forcément tous les autres.
  2. Très peu de systèmes de santé nationaux apportent une réponse adéquate à l’épidémie. Le manque de matériel, d’infrastructures, de lits et de personnel se fait cruellement sentir. Les sociétés habituées à l’abondance et au choix se trouvent confrontées à un terrible dilemme qui fait partie du quotidien dans de nombreux pays moins développés : trier les patients gravement atteints pour désigner ceux qui auront accès à des équipements de réanimation. Les pays classés comme les mieux préparés selon l’indice de sécurité sanitaire mondiale (GHS) 2019, tels que les États-Unis et le Royaume-Uni, traversent péniblement la crise avec des demi-réponses tardives et ne sont, en réalité, pas du tout prêts.
  3. Les scientifiques et les experts vivent dans un monde parallèle peuplé d’acronymes et de déclarations insensibles et parfois incohérentes, qui poussent les gens dans les bras de charlatans et de « dangereux Donald ».
  4. La Suisse regorge de dirigeants efficaces, aux cheveux courts et à la communication bien huilée : aussi vite que possible, mais aussi lentement que nécessaire.
  5. La plupart des pays sont prêts à mettre l’économie à l’arrêt jusqu’à la récession. Des budgets colossaux, dignes d’un effort de guerre, sont mobilisés du jour au lendemain pour soutenir les gens, parfois selon des modalités proches du revenu de base universel, mais le plus souvent à destination de grands groupes en situation de faillite. Ces mêmes entreprises qui, l’année dernière, ont versé des millions à leurs actionnaires dépendent tout à coup de l’argent des contribuables pour survivre.
  6. L’épreuve du confinement n’est pas vécue avec la même intensité par tout le monde. Les laissés-pour-compte en souffrent de façon disproportionnée. Les 460 millions de travailleurs migrants en Inde en sont un exemple frappant. Devenus subitement indésirables et renvoyés dans leurs villages, ils parcourent des centaines de kilomètres à pied, certains au prix de leur vie, la plupart dans la crainte de la famine. « Quand (le président) Modi a pris cette décision, peut-être que personne ne lui a parlé de nous, qu’il ne sait rien de nous », a dit l’un d’entre eux. (Financial Times, 3 April 2020)
  7. Les taux de contamination et de mortalité sont plus élevés dans les régions pauvres, ce qui s’explique en partie par l’état de santé initial des personnes, qui est moins bon. De plus, la pandémie de Covid-19 exacerbe les inégalités existantes. Ce sont donc les perdants du marché du travail et des économies polarisées d’aujourd’hui qui en paient le plus lourd tribut. (The New York Times, 27 April 2020)
  8. Comme un vrai conflit, la guerre contre le coronavirus a besoin de « chair à canon ». D’innombrables soignants sont infectés, beaucoup perdent la vie. D’autres sont bâillonnés (Chine), se suicident (Royaume-Uni) ou « tombent par la fenêtre » après avoir critiqué le manque d’équipement (Russie). Les réfugiés aux frontières européennes sont encore plus délaissés et peu se soucient de leur situation extrêmement précaire. Une pénurie de viande aux États-Unis, provoquée par un fort taux d’infection des travailleurs de la filière par le coronavirus, a été « résolue » en invoquant le « Defence Production Act ». Cette loi conçue pour les situations de guerre dégage l’employeur de sa responsabilité si une plus grande part de son effectif contracte le coronavirus et oblige les membres du personnel à reprendre le travail, les réduisant au rang d’« esclaves des temps modernes ». (The Guardian, 2 May 2020)
  9. Tout le monde s’improvise épidémiologiste et expert des systèmes de santé, de la préparation aux épidémies, de la recherche de contacts et de l’analyse du R0. Soudain, nous comprenons tous ce qu’est la stigmatisation lorsqu’en présence d’autres personnes, nous réprimons l’envie de nous dégager les voies respiratoires par une bonne toux.

 


Des personnes quittent Antananarivo (Madagascar) pendant la pandémie COVID-19. Photo: World Bank Photo Collection/flickr, CC BY-NC-ND 2.0

 

Rêves brisés et mauvaises habitudes

Un insidieux petit virus a cruellement exposé au grand jour ce que les spécialistes savaient déjà, à différents degrés. Les difficultés et les carences de nos systèmes sanitaires et sociaux sont réelles, et ce sont les plus défavorisés qui en souffrent le plus. Dans un monde asservi à la croissance économique, la pérennité de notre environnement et de nos moyens de subsistance est menacée par les inégalités croissantes.

Dans un monde asservi à la croissance économique, la pérennité de notre environnement et de nos moyens de subsistance est menacée par les inégalités croissantes.

Les plus riches n’ont que faire de la pauvreté, à moins qu’elle n’affecte leur santé et leur économie. Alors, il devient subitement possible de mobiliser d’importants moyens. Les décideurs sont pris au piège et empêtrés dans des modèles qui perpétuent les inégalités.

La pandémie de Covid-19 a également provoqué un grand mouvement d’empathie et de compassion. Confrontées à leur propre manque de résilience et redécouvrant soudain la fragilité et l’incertitude, de nombreuses personnes décident de se mobiliser – ne serait-ce qu’en applaudissant symboliquement le soir pour célébrer et remercier les héros qui font fonctionner les services de santé et les autres secteurs essentiels.

Mais au-delà de la réponse immédiate à la crise, du confinement, des trésors de guerre pour assurer la survie économique et des élans de compassion envers les autres, le public commence à se poser les vraies questions. Constatant à quel point le « monde d’avant » s’est montré incapable de préparer notre société à affronter un simple virus, de plus en plus de personnes rejettent l’idée d’un retour à la normale. Cette option n’est plus acceptable. Purement et simplement.

Au lieu de renouer avec nos mauvaises habitudes, nous devons nous « libérer de notre esclavage mental ». Des millions de personnes meurent chaque année de la pollution, au cœur d’une catastrophe environnementale qui fera bientôt basculer la Terre dans une insoutenabilité irréversible. Pourquoi cela ne nous alarme-t-il pas ? Pourquoi acceptons-nous que les plus pauvres meurent de maladies curables en bien plus grand nombre que les décès dus au coronavirus ?

Pourquoi acceptons-nous que les plus pauvres meurent de maladies curables en bien plus grand nombre que les décès dus au coronavirus ?

S’il s’agissait d’une véritable guerre, nous aurions eu suffisamment de munitions, de chars et d’avions de chasse. Est-ce normal ? La maladie la plus grave est l’inégalité engendrée par un asservissement aveugle à la croissance du PIB. Or cette inégalité est la plus grande cause de fragilité et de vulnérabilité des sociétés. Sommes-nous donc incapables de le voir ? De comprendre que la lutte contre l’inégalité n’est pas seulement un devoir moral, mais une voie essentielle pour sauver l’humanité ? Que tant que les plus pauvres n’auront pas accès aux services sociaux et sanitaires, personne ne sera à l’abri de risques biologiques tels que le coronavirus ?

"Il y a une vie après Ebola" - John Sesay. Photo: DFID - UK Department for International Development/flickr, CC BY 2.0 

 

Sortir du tunnel du coronavirus

Poser les grandes questions n’a pas encore permis de tracer les contours d’une nouvelle donne. La crise du coronavirus n’est peut-être pas assez puissante et dévastatrice pour créer un terrain propice à une véritable révolution. La peste noire a anéanti 20 % de la population mondiale, déstabilisant le système féodal et ouvrant la voie à la Renaissance. La Seconde Guerre mondiale a tué environ 4 % de la population mondiale et modifié les dynamiques politiques et les structures sociales sur toute la planète, ce qui a conduit à la naissance des Nations Unies. L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest a fauché 0,05 % de la population de la Guinée, de la Sierra Leone et du Liberia. Elle est restée sagement confinée sur place, loin des esprits occidentaux, jusqu’à ce que le premier cas atteigne le sol américain. L’une des choses qu’elle nous a apprises est qu’il ne suffit pas de contrôler une épidémie. Il faut en tirer les enseignements et se préparer aux suivantes. Le coronavirus a, pour l’instant, tué 0,003 % de la population mondiale. Cette pandémie constitue peut-être notre dernière chance de nous préparer avant que le grand frère du SARS-CoV-2 frappe.

Au moment où j’écris ces lignes, les 7,4 milliards d’euros récoltés dans le cadre d’une campagne menée par l’UE pour permettre le développement rapide d’un vaccin suscitent un grand triomphalisme. La Norvège est en tête du peloton avec une promesse d’un milliard d’euros, sa Première ministre ayant déclaré : « Pour nous protéger nous-mêmes, il faut nous protéger les uns les autres ». Elle a raison, mais nous devrions viser bien plus loin que gagner la course au vaccin en un temps record. Comment garantir que le vaccin sera mis à disposition aux quatre coins du monde et atteindra ses 7 milliards d’habitants, les plus défavorisés en premier lieu ? Pour répondre à cette question, il nous faut sortir du tunnel du coronavirus et adopter une vision plus large et plus globale. Nous avons besoin de systèmes de santé solides qui garantissent une couverture universelle – et non de campagnes de lutte contre une seule maladie, comme l’éradication de la polio, qui nuisent au système.

Nous avons besoin de systèmes de santé solides qui garantissent une couverture universelle – et non de campagnes de lutte contre une seule maladie, comme l’éradication de la polio, qui nuisent au système.

L’heure est venue de nous pencher sérieusement sur l’état de la planète et de permettre à chaque personne d’exercer son droit d’être en bonne santé et de jouir d’une qualité de vie satisfaisante – dans la limite des contraintes écologiques, afin que la Terre reste elle aussi en bonne santé. Les souffrances engendrées par le coronavirus doivent nous inciter à persévérer sur la voie de la justice sociale, seule apte à garantir une planète saine. Puisse cet élan donner aux individus et à la société tout entière un plus grand sens de l’équité, de sorte que personne ne soit laissé de côté et que tout le monde ait le droit d’espérer.

Références :

 

Bart Vander Plaetse
Bart Vander Plaetse est un médecin spécialisé en médecine tropicale et en santé publique et chef du département programme FAIRMED.